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L’étranger en moi

Du mépris comme incohérence à l’accueil comme structure. L’altérité n’est pas dehors — elle est en moi.

L'aveu du mépris — visage dans l'ombre et la lumière

J’ai longtemps méprisé ce que je ne comprenais pas.

J’ai longtemps cru que mon mépris pour ceux que je jugeais superficiels était un signe de profondeur — le sérieux contre la légèreté, le fond contre la surface, l’intérieur contre l’écume. Il m’a fallu du temps pour voir que ce mépris ne disait rien des autres, et beaucoup de moi. Il disait mon incapacité à accueillir ce qui ne se réduit pas à moi. Il était une fuite déguisée en hauteur.

Le mépris a cette astuce : il se prend pour du discernement. En vérité, c’est l’une des deux seules opérations que le mental sait faire devant ce qui n’est pas lui — digérer, ou rejeter. Ramener à soi, ou expulser. Dans les deux cas, liquider l’altérité. Et je n’avais d’autre choix que l’une de ces deux voies tant que je n’avais pas compris qu’il en existait une troisième.

Digérer ou rejeter — deux mains, l'une qui écrase, l'autre qui repousse

Le mot altérité vient du latin alteritas, forgé sur alter — et ce choix, fait il y a deux mille ans, est déjà une indication. Le latin distinguait alter (l’autre d’un couple, celui avec qui je suis en relation) et alius (l’autre parmi d’autres, différence indéterminée et anonyme). Le concept d’altérité a été forgé sur alter, pas sur alius. Dès l’origine, l’altérité n’est pas l’étrangeté anonyme — c’est l’autre en tant qu’il me fait face. Un face-à-face. Une relation.

Mais cette relation est une épreuve. Parce qu’elle expose au fait brut que tout ne se laisse pas ramener à moi.

Le lieu d'apparition — silhouette dans un champ lumineux

Regarde simplement ce qui se passe. Chaque matin, j’ouvre les yeux. Le monde est là. Mon corps est là. Mes pensées sont là. Je les constate. Je ne peux pas dire que je les produis. Je ne peux pas dire non plus que je les reçois d’un dehors. Tout ce que je puis constater, c’est qu’elles apparaissent, et qu’une présence est là qui les accueille. Je ne suis ni leur auteur, ni leur non-auteur. Je suis celui pour qui elles apparaissent.

Le paradoxe se tient là, immense et simple : rien n’arrive sans moi, et pourtant je ne peux rien m’approprier. Ce principe, pris au sérieux, défait toute la logique moderne de la propriété, de la signature, de l’auctorialité. Je ne suis pas propriétaire de mon monde. Je n’en suis pas non plus l’étranger. J’en suis le lieu d’apparition.

Dans cet événement qu’est l’être-là, quatre dimensions s’éprouvent en même temps. La présence, qui constate. La conscience, qui recueille. Les objets, idées, sensations, qui apparaissent. Et ce corps-ci — ce corps-mental qui semble ancrer la présence en un point du monde.

Ces quatre dimensions ne sont pas empilées. Elles se donnent ensemble, dans le même mouvement, dans le même instant. Leur coexistence est un mystère qu’on n’a pas à résoudre. Un mystère au sens fort — celui qui m’englobe et que je ne peux pas regarder du dehors parce que je suis dedans.

Le corps-vécu — mains posées sur la poitrine, yeux fermés

Parmi tous les objets qui apparaissent dans mon champ, il y en a un qui se donne autrement : ce corps-ci. Je ne le pense pas seulement, je le vis. Les phénoménologues allemands ont nommé cette différence d’un nom précis — le corps-objet (Körper) que je vois du dehors et mesure, et le corps-vécu (Leib) que j’éprouve du dedans. Mon corps m’est donné en auto-affection : ma douleur n’est pas un phénomène à distance, elle est la vie qui s’éprouve elle-même à travers cette chair. Quand l’autre a mal, je co-sens, je me représente. Quand moi j’ai mal, je suis cette douleur sans écart.

Il y a donc, dans mon propre être, deux régimes qui coexistent — le corps pensé, vu depuis la distance de la présence ; et le corps vécu, sans distance, dans l’intimité de la chair. Ni confondus, ni séparés. Je retrouve là, sans l’avoir cherchée, la formule que Chalcédoine a forgée au cinquième siècle pour dire le Christ : sans confusion ni changement, sans division ni séparation. Cette grammaire, élaborée pour penser l’Incarnation, dit plus largement la structure même de l’humain. Nous sommes tous incarnés ainsi. Présence et chair, distance et vécu, dans un seul et même événement.

L'étranger est en moi — double exposition, deux visages imbriqués

Alors l’altérité change de lieu. On la cherchait dehors — on la trouve dedans.

L’autre, le radicalement autre, celui qui n’est pas moi, apparaît dans mon champ de présence sans que je l’y aie mis. Il est là, porté, accueilli par défaut, avant même que je décide quoi que ce soit. Je n’ai pas le choix : l’étranger est en moi. Il y est comme apparition que je n’ai pas produite, ou dont je ne peux pas dire que je l’ai produite, ce qui revient au même pour ce qui est de mon droit sur lui.

Cette observation, une fois posée, retourne complètement la question du mépris.

Le mépris n’est pas une faute morale. Le mépris est une incohérence.

Il présuppose que je pourrais faire autrement — que je pourrais séparer l’étranger de moi, l’expulser du champ, en être nettoyé. Or je ne peux pas. L’étranger est dans mon champ par structure, pas par décision. Le mépris est une tentative de séparation qui n’a pas lieu d’être. Il ne réussit pas à expulser ce qu’il prétend expulser — il épuise seulement celui qui le porte.

Le vrai mouvement n’est donc pas de se corriger moralement. C’est de voir la structure réelle. Voir que l’autre est déjà là, qu’il a toujours été là, qu’il le sera toujours — et que l’accueil n’est pas une vertu à cultiver, mais la reconnaissance d’un fait qui précède toute volonté. Porter l’autre n’est pas un choix héroïque. C’est le simple nom de ce qui se passe quand on cesse de croire qu’on pourrait faire autrement.

L'étoile de mer — une main d'enfant tient une étoile de mer au-dessus de l'eau

Il y a une petite histoire qui tient tout ceci.

Un sage marche sur une plage après la tempête. Des milliers d’étoiles de mer sont échouées. Une petite fille, plus loin, les ramasse une à une et les rejette à la mer. Le sage s’approche : « Que fais-tu ? Il y en a trop, cela ne change rien. » La petite fille lève la main qui tient une étoile : « Pour l’ensemble, non. Pour celle-ci, tout. »

J’ai cru longtemps que cette histoire donnait raison à la petite fille. Je voyais dans le sage une figure du cynisme, du survol désengagé, du regard qui compte au lieu d’agir. Je me trompais. La vérité n’est pas plus du côté de la petite fille que du sage. Les deux sont entièrement vrais, simultanément. Le geste est dérisoire — au regard de la plage, rien ne change. Le geste est essentiel — au regard de cette étoile-ci, tout change. Ces deux propositions ne se contredisent pas, elles coïncident. Nicolas de Cues appelait cela la coincidentia oppositorum, la coïncidence des opposés. Héraclite l’avait dit brutalement : « le chemin qui monte et le chemin qui descend sont un seul et même chemin. »

C’est ici que la présence trouve sa vraie mesure. Le mental, par structure, doit choisir — un contenu à la fois, une vérité à la fois. Il ne supporte pas la contradiction. La présence, elle, la supporte. Elle est l’espace assez vaste pour tenir ensemble le « c’est dérisoire » et le « c’est essentiel » sans avoir à trancher. C’est peut-être en cela qu’elle se distingue le plus nettement de la conscience ordinaire.

L’altérité vraie se tient dans cet espace où les contraires coïncident.

L’autre est simultanément proche dans ma chair qui résonne avec la sienne, et infiniment distant dans un éprouvé que je ne vivrai jamais à sa place. Mon geste pour lui est à la fois dérisoire au regard du monde et essentiel au regard de lui. Je le porte sans en être l’auteur. Je le tiens sans le posséder. Je le reçois sans l’avoir demandé.

Il n’y a pas à se corriger du mépris — il y a à voir qu’il était impossible depuis le début. Il n’y a pas à conquérir l’accueil — il y a à reconnaître qu’il est déjà là, donné, structurant.

Et ce qui reste à faire, ce n’est pas de sauver la plage.

C’est de tenir cette étoile-ci, maintenant, et de la remettre à la mer.

← 13 avril 2026