Au-delà de l’animal rationnel
Depuis les Grecs, on définit l’être humain comme un animal qui pense. C’est la définition la plus limitative qui soit. Et c’est la source de tous nos maux.
Aristote a défini l’être humain comme zoon logikon — l’animal doué de raison. Vingt-quatre siècles plus tard, nous vivons encore sous cette définition. L’économie, l’éducation, le management, la politique — tout est construit sur cette prémisse : l’humain est un animal qui pense, et c’est sa pensée qui le distingue.
Max Scheler, en 1928, a été le premier à nommer le problème. Dans La situation de l’homme dans le cosmos, il écrit que l’humain n’est pas un animal plus intelligent — il est d’une nature radicalement différente. Ce qui caractérise l’humain, ce n’est pas la raison. C’est la Weltoffenheit — l’ouverture au monde. L’animal est prisonnier de son environnement. L’humain est ouvert. Ouvert au monde, ouvert à lui-même, ouvert à ce qui le dépasse.
Mais Scheler n’a pas été entendu. La civilisation occidentale a continué à construire ses institutions sur le socle de l’animal rationnel. Résultat : nous avons des systèmes extraordinairement sophistiqués — et extraordinairement amputés. Des organisations qui pensent très bien et qui sentent très mal. Des individus qui raisonnent brillamment et qui vivent à côté de leur propre vie. Scharmer pose la question la plus dévastatrice qui soit : pourquoi produisons-nous collectivement des résultats qu’individuellement, personne ne souhaite ? Parce que nous ne fonctionnons qu’avec une fraction de ce que nous sommes.
Ce que j’ai compris — lentement, douloureusement, au fil de trente ans de cheminement — c’est que la conscience humaine ne s’arrête pas à la raison. Elle ne commence pas là non plus. La raison est une dimension parmi neuf.
Neuf dimensions. Pas neuf étages — neuf dimensions. Toujours déjà présentes, comme la longueur, la largeur et la profondeur sont simultanément présentes dans un même espace. Mon cheminement les a traversées dans un ordre. Mais ontologiquement, elles sont simultanées.
Le minéral — l’existence pure, la densité, le poids du corps. Le végétal — la vie, la croissance, l’orientation spontanée vers la lumière. L’animal — les cinq sens, l’instinct, la réactivité. L’émotionnel — la résonance affective, le champ des humeurs et des atmosphères. Le cognitif — la raison, la réflexion, la méta-cognition. C’est le zoon logikon d’Aristote. Et c’est là que l’humanité se croit arrivée.
Nous ne faisons que réagir à des problèmes ou à des crises, depuis toujours. Nous nous appliquons à mémoriser le passé et à éprouver des connaissances issues du passé, au lieu de développer la curiosité, la créativité et les capacités d’imagination. Nous ne parvenons jamais à déplacer nos apprentissages vers cet endroit où l’on apprendrait à construire le futur. Tout cela, Scharmer le décrit avec une précision remarquable. Mais la raison pour laquelle nous en sommes là est plus profonde que ce qu’il nomme : c’est que nous avons amputé la conscience humaine de quatre dimensions entières.
Le psychique — le royaume de l’âme, l’intériorité. C’est le moment où quelque chose s’éveille à l’intérieur et commence à se nourrir. Chez moi, ce furent les canons à trois voix de Pachelbel. L’allégorie de la caverne. La dialectique du maître et de l’esclave de Hegel. Le moment où j’ai dit « je ne suis pas heureux » sans comprendre pourquoi. L’unification de la physique d’Einstein. Quelque chose cherchait à l’intérieur, grandissait, se nourrissait de tout ce qui résonnait. Mais c’était encore « quelque chose en moi ».
L’être, c’est autre chose. C’est le moment où la réalité elle-même se révèle. Chez moi, c’est Oxford, le 27 août 1993. La veille de mes dix-huit ans. La question « qu’est-ce qu’il y a avant l’infiniment petit, avant l’infiniment grand ? » m’a conduit à un état où les questions elles-mêmes avaient disparu. Tout était un. Pas une idée de l’unité — l’unité vécue, sans reste.
La distinction entre le psychique et l’être est capitale. Le psychique, c’est phénoménologique — c’est ce qui apparaît dans la conscience. L’être, c’est ontologique — c’est la conscience elle-même qui se reconnaît comme réalité. Le psychique cherche. L’être trouve — ou plutôt, il découvre qu’il n’y avait rien à chercher.
Galtung a prédit publiquement que le mur de Berlin s’effondrerait avant la fin de l’année. Il avait reçu les mêmes informations que tout le monde. La différence ne résidait pas dans la quantité d’informations — mais dans le regard. S’étonner, c’est remarquer ce qui existe au-delà des automatismes. C’est exactement le seuil entre la cinquième et la sixième dimension : on ne sait pas plus — on voit autrement.
Après l’être, j’ai vécu vingt ans dans un état que je prenais pour le sommet. Vingt ans de non-pensée. Vingt ans où l’être était clairement identifié, stable, évident. Mais c’était un refuge. La même ivresse des profondeurs dont je parlais il y a deux jours — le fond de l’océan de Mayol, le vide confortable de Mooji.
L’ouverture est venue après. Pas un espace vide — pas un contenant avec des bords. L’ouverture est le mouvement même qui fait que quelque chose peut se déployer. La fin de l’identification à l’être comme refuge. La découverte que l’être n’a pas besoin d’être protégé du monde — il est le monde. L’ouverture ne surplombe pas la présence et le vécu. Elle les accueille. Sans direction, sans jugement, sans hiérarchie.
Et c’est ici que Scheler et Scharmer convergent. L’ouverture au monde de Scheler — la Weltoffenheit — est la nature même de l’humain. L’espace contenant de Scharmer — celui dans lequel l’écoute générative devient possible — en est la traduction organisationnelle. Mais l’ouverture dont je parle ici va plus loin que les deux. L’espace contenant de Scharmer est encore un contenant — quelque chose qui a des bords, une forme. L’ouverture n’a pas de bords. Nous ne sommes pas dans un espace. Nous sommes ouverture.
Et puis la neuvième dimension. Celle que j’ai longtemps cru impossible. Parce que pendant des années, ces différentes dimensions vivaient en moi comme des ennemis. Le consultant contre le méditant. La raison contre l’expérience. La profondeur contre la surface. La philosophie contre la livraison.
L’unification n’est pas la victoire d’un camp. C’est la découverte que les opposés cohabitent — qu’ils ont toujours cohabité. C’est la périchorèse : l’inhabitation mutuelle où aucun pôle ne précède les autres.
Scharmer dit qu’il faut suspendre la voix du jugement pour accéder à l’écoute empathique, puis à l’écoute générative. C’est juste — au niveau cognitif, c’est un exercice nécessaire. Tant que les esprits sont occupés à exprimer des opinions et à proposer des solutions, ils restent sourds à ce que dit le champ. Mais au stade de l’unification, on comprend qu’on ne suspend pas la voix du jugement — on vit avec. Le jugement fait partie de nous. L’émotion fait partie de nous. L’instinct fait partie de nous. La raison fait partie de nous. On ne s’y limite pas — on s’ouvre au-delà. Toutes les dimensions cohabitent sans conflit, comme les instruments d’un orchestre qui jouent simultanément.
Avec cette compréhension, quelque chose se résout que j’ai porté pendant des années comme une contradiction : plus besoin de fusionner le consultant en gestion de projet et le coach en franchissement de niveau de conscience. Ce ne sont pas deux fonctions à réconcilier. Ce sont deux dimensions d’une même présence. Le consultant opère au niveau cognitif — et c’est bien. Le coach opère aux dimensions 6 à 9 — et c’est bien aussi. La personne qui porte les deux ne vit plus la contradiction comme un problème. C’est la fin de la guerre intérieure. Et le co-sentir de Scharmer produit des livrables — des voyages apprenants, des connexions à des contextes de création du futur. La présence n’est pas l’opposée de la livraison. La présence est ce qui débloque la livraison.
Nous ne sommes pas que des animaux pensants. Limiter l’être humain aux cinq premières dimensions de sa conscience — du minéral au cognitif — est la source de tous nos maux. Les organisations qui ne fonctionnent que sur le mode cognitif sont des organisations amputées. Les individus qui ne connaissent que la raison sont des individus amputés. Et les systèmes amputés produisent de la violence — ils produisent collectivement des résultats qu’individuellement, personne ne souhaite.
Kâ travaille avec des gens qui pensent. C’est le seuil d’entrée — le cognitif, la réflexion, la capacité à se poser des questions. Le travail de Kâ, c’est de montrer que la réflexion n’est pas le sommet. Que derrière la pensée, il y a l’intériorité. Que derrière l’intériorité, il y a l’être. Que derrière l’être, il y a l’ouverture. Et que derrière l’ouverture, il y a l’unification — la découverte que tout cela est une seule et même réalité.
Ce n’est pas une hiérarchie. C’est une architecture. L’architecture de la conscience humaine. Neuf dimensions, toujours déjà présentes, toujours déjà actives. L’ouverture en est à la fois l’alpha et l’oméga — ce par quoi la conscience commence et ce vers quoi elle revient, consciente d’elle-même cette fois. La question n’est pas de « monter » — la question est de reconnaître ce qui est déjà là.
Reste une question. Quand je dis ouverture, présence, vécu — qui parle ? Qui a conscience de cette architecture ? Si c’est un dixième terme qui surplombe les neuf, on retombe dans la hiérarchie — un observateur au-dessus de l’observé. Si c’est l’un des neuf, on retombe dans la partialité — le cognitif qui s’autoproclame juge.
La réponse que je vis — pas celle que je pense, celle que je vis — c’est qu’il n’y a pas de dixième terme. L’architecture se connaît elle-même. Pas à travers un point d’observation extérieur, mais à travers le mouvement même de ses dimensions. Le minéral ne sait pas qu’il est minéral. Le végétal ne sait pas qu’il est végétal. Mais à partir de la sixième dimension — le psychique — quelque chose commence à se retourner sur soi. Et à la neuvième — l’unification — l’architecture entière se voit. Non pas de l’extérieur, mais de l’intérieur. Comme un œil qui ne se voit pas lui-même mais à travers lequel tout est vu.
La question reste ouverte. C’est peut-être la seule question qui mérite de le rester.