L'être et son apparaître.
Hier, nous avons atteint un seuil. Nous avons dit que l'illusion de la séparation fait partie de l'unité du réel. Que ce n'est pas une erreur à corriger mais quelque chose à intégrer. Mais nous avons aussi dit que nous ne comprenions pas encore toutes les conséquences de cette affirmation. Aujourd'hui, il faut aller plus loin. Il faut entrer dans la question elle-même.
Nous confondons ce que nous sommes et notre apparaître dans le monde. De la même manière exactement que nous confondons la tour carrée et la tour apparaissant ronde. Descartes, dans ses Méditations métaphysiques, décrit une tour qui, vue de loin, paraît ronde. De près, elle est carrée. L'illusion d'optique ne détruit pas la réalité carrée de la tour. L'apparence ronde fait partie de la réalité carrée — c'est un phénomène de perspective, de distance, de point de vue. Ce qui est illusoire, ce n'est pas l'apparence ronde. Ce qui est illusoire, c'est de croire que la tour ronde et la tour carrée s'opposent.
Transposons. Ma vie intérieure — ce que je suis — et ma vie professionnelle — ce que je fais dans le monde — semblent ne plus se parler. Mais ce n'est pas parce qu'elles s'opposent. C'est parce que je ne vois pas le lien. La dualité apparente — ce que je suis d'un côté, ce que je fais de l'autre — n'est pas une réalité. C'est l'apparaître de l'être pour nous. Mais ce n'est pas parce que l'être nous apparaît duel qu'il est duel. Tout l'enjeu est là.
Et voici ce qui se passe : nous saisissons cet apparaître duel comme un problème à résoudre. Comme l'on veut résoudre la dichotomie apparente entre ce que nous sommes et ce que nous faisons. Et cela nous apparaît comme un problème parce que nous ne comprenons pas le lien entre l'être et son apparaître. Ne faisant pas le lien, nous le voyons comme une fracture.
Posons-nous donc la question : quel est le lien entre l'être et son apparaître ?
Les Upanishad racontent l'image de deux oiseaux perchés sur la même branche d'un arbre. L'un mange les fruits — il agit, il goûte, il souffre, il jouit. L'autre observe — immobile, silencieux, sans désir. Les deux oiseaux sont sur la même branche. L'un est l'apparaître de l'être — le professionnel, l'actif, celui qui est engagé dans le monde des formes. L'autre est l'être pur — l'observateur, la présence, celui qui ne se confond pas avec ce qu'il fait. La question n'est pas de choisir entre les deux oiseaux. La question est : quelle est la nature de la branche ?
Hier, nous avons repris l'image bouddhiste de la corde et du serpent. La corde est une corde — elle apparaît serpent dans l'obscurité. Ce n'est pas le chemin qui change, c'est le regard. Mais aujourd'hui il faut aller plus loin dans cette image : pourquoi la corde me semble-t-elle être un serpent alors que c'est une corde ? Qu'est-ce qui dans ma perception crée l'apparence là où il n'y a que la réalité ?
Et c'est exactement la même question existentielle : pourquoi ai-je l'impression que mon boulot ne reflète pas ce que je suis ?
Il y a deux niveaux d'illusion, et cette distinction est cruciale. Le premier niveau : croire que la séparation est réelle. Croire que ma vie intérieure et ma vie professionnelle sont réellement deux choses distinctes qui s'opposent. Le deuxième niveau, plus subtil : croire que l'illusion de la séparation détruit l'unité du réel. C'est ce deuxième niveau qui génère la vraie souffrance. Non pas la scission elle-même, mais la croyance que la scission a fracturé quelque chose d'irréparable.
La tour est carrée. Elle apparaît ronde. Le bâton dans l'eau paraît brisé — réfraction. Le soleil dans le ciel paraît petit — il est immense. Le mirage dans le désert montre de l'eau — il n'y en a pas. À chaque fois, la même structure : confondre ma perception du réel avec le réel. À chaque fois, la même illusion. Et à chaque fois, l'illusion ne détruit rien — elle ne fait que révéler les limites de ma perspective.
« L'instinct de nous protéger en vivant des vies divisées apparaît quand nous sommes jeunes, lorsque nous commençons à voir les fossés entre la promesse lumineuse de la vie et ses réalités d'ombre. » — Parker Palmer
Palmer touche ici quelque chose d'essentiel. La vie divisée n'est pas un choix. C'est un instinct de protection. L'enfant voit que le monde ne correspond pas à ce qu'il sent intérieurement, et il apprend à séparer. Il apprend à mettre son être à l'abri en le tenant loin de son apparaître. Et cette séparation, une fois installée, devient invisible. On la prend pour la réalité.
Mais voici le paradoxe : sans cette scission, pas de dépassement. Sans Judas, pas de Christ. Sans l'apartheid, pas de Mandela ni de Rosa Parks. La séparation engendre ce qui la transcende. Ceux qui refusent la vie divisée portent leur vérité intérieure dans le monde extérieur — et le monde punit la totalité, parce qu'il est construit sur la scission. Être entier dans un monde qui fonctionne sur la division, c'est menacer l'ordre établi. C'est en cela que c'est risqué.
Le premier chapitre du Tao Te King pose le problème avec une économie de moyens vertigineuse. Le Tao qui peut être nommé n'est pas le Tao éternel. Le nom qui peut être prononcé n'est pas le nom éternel. L'innommable est l'origine du ciel et de la terre. Le nommable est la mère des dix mille êtres. Et le deuxième chapitre poursuit : quand tout le monde reconnaît le beau comme beau, le laid apparaît. Quand tout le monde reconnaît le bien comme bien, le mal apparaît. L'être et le néant s'engendrent mutuellement. Le langage crée la dualité. Ce n'est pas une erreur — c'est le prix de la conscience.
Autrement dit : la dualité apparente est la condition même de notre expérience. L'être ne peut apparaître à lui-même qu'en se dédoublant. L'oiseau qui mange et l'oiseau qui observe sont le même oiseau vu depuis deux perspectives — et il faut les deux perspectives pour qu'il y ait expérience.
« Ici pour sa propre joie. » — Rumi
L'être est là. Pas comme un problème à résoudre. Pas comme une brisure à réparer. Pour sa propre joie. C'est peut-être la chose la plus difficile à entendre quand on souffre de la scission — quand on a le sentiment que sa vie ne reflète pas ce que l'on est. Que tout cela, y compris la souffrance de la division, fait partie du mouvement de l'être qui se donne forme.
Sri Nisargadatta Maharaj parle depuis un lieu où la scission n'existe pas. Non pas depuis un lieu de savoir — depuis un lieu d'être. Ce qu'il dit n'est pas une théorie de la non-dualité. C'est un témoignage.
« La liberté de faire ce que l'on aime, c'est réellement l'attachement, alors que de faire ce que l'on doit, ce qui est juste, est la vraie liberté. » — Sri Nisargadatta Maharaj
La liberté que nous cherchons — faire ce que je veux, être qui je suis vraiment, aligner ma vie sur mes aspirations — est peut-être elle-même un piège. Un attachement déguisé en libération. La vraie liberté, dit Nisargadatta, c'est faire ce qui est juste — non pas depuis un code moral extérieur, mais depuis ce mouvement de l'être qui sait ce qu'il a à faire avant même que la pensée ne le formule.
« Je ne suis pas plus de règles que je n'en promulgue. Je coule avec la vie — avec confiance et irrésistiblement. » — Sri Nisargadatta Maharaj
Couler avec la vie. Ne pas lutter contre la dualité apparente. Ne pas essayer de résoudre la scission. Couler — avec confiance. C'est exactement le contraire de l'instinct de protection que Palmer décrit. L'enfant apprend à se diviser pour survivre. Nisargadatta dit : cessez de vous diviser. Coulez.
« Les autres peuvent soulager la peine, mais contre sa cause, qui est l'incommensurable stupidité du genre humain, ils ne peuvent rien faire. » — Sri Nisargadatta Maharaj
La cause de la peine n'est pas la scission. La cause de la peine, c'est l'incommensurable stupidité de croire que la scission est réelle. C'est le deuxième niveau d'illusion — croire que l'apparaître duel de l'être a fracturé l'être.
« Supprimez la sensation d'être séparé et il n'y aura plus de conflit. » — Sri Nisargadatta Maharaj
Non pas supprimer la séparation — elle est apparente, elle fait partie du réel, nous l'avons dit hier. Supprimer la sensation d'être séparé. La nuance est immense. Le bâton dans l'eau continue de paraître brisé, même quand je sais qu'il est entier. L'illusion d'optique ne disparaît pas. Ce qui disparaît, c'est ma croyance qu'elle détruit quoi que ce soit.
« Je connais le rêve, je me connais rêvant et je me connais non-rêvant, tout cela à la fois. » — Sri Nisargadatta Maharaj
Voilà la branche. Voilà ce qui relie les deux oiseaux. Celui qui connaît le rêve comme rêve n'est ni dans le rêve ni en dehors. Il est le lien lui-même. Il est la conscience qui se voit apparaître sans se confondre avec son apparition. L'être et son apparaître ne sont pas deux — ils sont un, vu depuis deux perspectives. Et la conscience qui voit les deux perspectives à la fois, c'est la branche.
« La seule chose que vous ayez à faire c'est de voir le rêve comme rêve. » — Sri Nisargadatta Maharaj
Pas de le quitter. Pas de le dissoudre. Pas de le résoudre. Le voir. Voir la tour carrée qui apparaît ronde — et ne plus souffrir de l'apparence, parce qu'on a compris qu'elle ne contredit rien.
« Le désir façonne la destinée. » — Sri Nisargadatta Maharaj
Et c'est là que la boucle se ferme. Ce que je désire — alignement, cohérence, unité entre ce que je suis et ce que je fais — ce désir lui-même façonne le chemin. Il n'est pas un symptôme de la scission. Il est le mouvement de l'être qui cherche à se voir dans son propre apparaître. Le désir de totalité est la totalité en train de se déployer.
L'être est un. Son apparaître est duel. Le lien entre les deux, c'est la conscience qui se voit apparaître — voir le rêve comme rêve, sans avoir besoin d'en sortir.