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La présence vécue

Trois visages d’une seule réalité. L’être n’est pas présence OU vécu — il est présence vécue.

Trois visages d'une seule réalité — main touchant l'eau, lumière dorée, océan

Quelque chose s’est dénoué ces derniers jours. Pas une idée de plus — plutôt une idée de moins. Une simplification qui attendait depuis longtemps, peut-être depuis 1993.

Tout tourne autour de trois mots : présence, conscience, vécu. Trois visages d’une seule et même réalité, une et indivisible. Le vécu, c’est ce qui passe par les cinq sens, le ressenti, la chair. La conscience, c’est la pensée, la réflexion, le miroir intérieur. La présence, c’est l’être lui-même — ce fond silencieux qui ne bouge pas pendant que tout le reste bouge.

Être, c’est être présent, conscient et vivant. Pas l’un ou l’autre. Les trois à la fois.

La frontière intérieur/extérieur — femme à la fenêtre, reflet dans la vitre

La confusion fondamentale est la suivante : on confond extérieur à mon corps et extérieur à soi. On s’identifie au corps, et dès lors tout ce qui n’est pas le corps paraît étranger. Mais ce qui est extérieur à mon corps est encore intérieur à ma conscience et à ma présence. L’autre est le tout-autre — extérieur au corps — et en même temps un autre relatif — intérieur à la conscience. Cette ambiguïté n’est pas un problème à résoudre. C’est la structure même de l’expérience.

Mais si ces trois pôles sont une seule réalité, lequel est le fond ?

J’ai tourné la question sous toutes ses faces. Première option : la présence comme fond sur lequel se greffent conscience et vécu. Deuxième option : la conscience comme englobant — conscience-présence d’un côté, conscience-vécu de l’autre. Troisième option : l’être comme englobant. Aucune ne satisfait pleinement. Chacune subordonne deux termes au troisième. Chacune réinstalle une hiérarchie là où il ne devrait pas y en avoir.

Mon ami Rodrigue, qui est resté fidèle à la voie de la conscience pure, propose une variante : conscience-présence, conscience-vécu, et conscience unifiée là où les deux se rencontrent. Pour lui, conscience et vie sont la même chose. Mais il n’a pas vécu l’expérience de la présence pure — cette présence qui n’est ni une idée de la présence, ni un ressenti de la présence, mais la présence comme telle, sans contenu.

Et c’est là que la question se retourne.

La périchorèse — trois courants d'eau convergent dans un bassin de pierre

Car si aucun pôle ne peut servir de fond sans subordonner les autres, c’est peut-être que la question elle-même est mal posée. Il n’y a pas de fond. Il y a une périchorèse — une inhabitation mutuelle des trois, comme la théologie trinitaire l’a pensée pour le Père, le Fils et l’Esprit. Aucun ne précède. Aucun ne dérive. Chacun est dans les deux autres et les deux autres sont en lui.

Nishida Kitarō a nommé cela basho — le lieu. Non pas un contenant, mais le lieu du néant absolu d’où sujet et objet co-surgissent. Merleau-Ponty a parlé de la chair — ni sujet ni objet, l’élément primordial antérieur à la distinction. Ce que je découvre ici, c’est que la tripartition vécu-conscience-présence n’est pas un modèle théorique. C’est une description de ce que je suis quand je cesse de hiérarchiser.

L'ivresse des profondeurs — homme suspendu sous l'eau entre surface et abîme

Mais je dois dire la vérité. Pendant trente ans, j’ai hiérarchisé.

Depuis 1993, j’ai vécu avec la conviction inavouée que la présence était supérieure au vécu. Au fond, pas de problèmes. Dans la vie, on struggle. La présence pure était le refuge, l’océan profond où tout est calme. Le vécu était la surface agitée, la tempête, le bruit.

Jacques, dans Le Grand Bleu, descendait au fond parce que là-bas il n’y avait pas de problèmes. L’ivresse des profondeurs. Je connais cette ivresse. Je l’ai cherchée, cultivée, protégée. Se laisser glisser au fond, c’est une réduction de soi pour simplifier — une fuite déguisée en profondeur. Couper la moitié de ce que l’on est pour tenir l’autre moitié tranquille.

Le Père et le Fils, disais-je — mais en vérité je vivais comme si le Fils était le serviteur du Père. Comme si le vécu était le prix à payer pour la présence, et non son égal.

Ce qui s’est passé en 1993, je le comprends mieux aujourd’hui. Ce n’était pas un nirvikalpa samādhi — un retrait hors du monde, une absorption dans le sans-forme. C’était un sahaja — l’état naturel. L’unité était maintenue dans le vécu, les yeux ouverts, au milieu du monde. Tout était un et différent en même temps. Ramana Maharshi distinguait ces deux mouvements : le nirvikalpa, qui se dissout dès qu’on revient aux sens, et le sahaja, qui persiste dans l’action, dans le corps, dans la vie ordinaire. Jean de la Croix et Thérèse d’Ávila l’ont nommé le mariage spirituel — la fin de la séparation entre contemplation et action.

En 1993, j’étais dans le sahaja sans le savoir. Et j’ai passé trente ans à le trahir en le prenant pour un nirvikalpa — en croyant que le fond était ailleurs que dans la surface.

Le mot trouvé — deux mains tenant un bol d'argile, lumière dorée

Le mot est arrivé avant l’idée, comme souvent. Il s’est imposé en deux temps.

Pas conscience — trop intellectuel. Pas attention — trop directionnel. Pas être — trop abstrait. Ce que je cherchais, c’était un mot qui tienne ensemble les deux pôles sans en subordonner aucun.

La présence vécue.

Présence apporte la profondeur, le silence, le fond. Vécue apporte le corps, les sens, le monde. Les deux mots se tiennent l’un l’autre. Aucun ne domine. C’est la périchorèse dans la langue elle-même. Simone Weil avait écrit que l’attention est la forme la plus pure de la générosité. Ce que je dis ici va plus loin : la présence vécue est la forme la plus complète de l’être. Non pas l’attention dirigée vers quelque chose, mais la présence habitée par le monde entier.

Le miroir corporate — salle de réunion, écran KPI, coucher de soleil que personne ne regarde

Et voici le miroir. Ce que j’ai vécu personnellement pendant trente ans — préférer la profondeur au vécu — les organisations le vivent collectivement chaque jour.

Les gens dans les entreprises ne sont pas absents. Ils sont présents — mais aux mauvais objets. Présents aux PowerPoints, aux KPI, aux dashboards, aux cérémonies agiles, aux comités de pilotage. Présents à des abstractions sur le réel — jamais au réel tel qu’il se donne. Le monde corporate a construit un double abstrait de la réalité, et les gens vivent dans le double. La carte a remplacé le territoire. Iain McGilchrist dirait : l’hémisphère gauche a pris le pouvoir — l’abstraction, le contrôle, la décomposition — au détriment de l’hémisphère droit — le vivant, le contexte, la totalité.

Otto Scharmer a nommé ce régime le downloading — le téléchargement de modèles mentaux passés plaqués sur le présent. C’est exactement la même hiérarchie que celle que j’ai vécue personnellement, transposée au collectif. L’organisation survalorise le pensé — modèles, frameworks, processus — au détriment du vécu — le ressenti, le terrain, le concret.

Mais Scharmer ne s’arrête pas au diagnostic. Il cartographie quatre niveaux d’écoute, et cette cartographie dit tout. Au premier niveau — l’écoute automatique — notre écoute se contente de reconfirmer ce que nous savons déjà. Rien de nouveau ne pénètre. C’est toujours la même rengaine. Au deuxième — l’écoute factuelle — nous laissons les données nous parler et notons les informations contradictoires. Cela demande un esprit ouvert. Au troisième — l’écoute empathique — nous voyons la situation à travers le regard d’autrui. Cela demande un cœur ouvert. Au quatrième — l’écoute générative — nous contenons l’espace pour accueillir le nouveau cherchant à naître. Cela demande une volonté ouverte.

La plupart des organisations vivent au niveau un. Les meilleures atteignent le deux. Presque aucune ne touche le quatre. Et c’est pourtant là — au niveau de l’écoute générative — que la livraison se débloque, que les vrais problèmes se disent, que le réel apparaît.

Scharmer résume tout en cinq mots : la forme suit la conscience. « Je prête attention de telle façon, donc les choses émergent de telle façon. » Dans tout système social, la qualité des résultats découle de la conscience à partir de laquelle les personnes du système agissent. Non pas de la méthode. Non pas du framework. De l’état intérieur. C’est ce que Bill O’Brien, ancien PDG de Hanover Insurance, avait formulé ainsi : le succès d’une intervention dépend de l’état intérieur de l’intervenant.

Et il y a un envers. Scharmer distingue deux cycles qui s’auto-renforcent. Le cycle du presencing — curiosité, compassion, courage — un champ co-créatif de chaleur sociale. Et le cycle de l’absencing — ignorance (fermeture de l’esprit), haine (fermeture du cœur), peur (fermeture de la volonté) — un champ de destruction et de froideur sociale. Les trois ennemis qui empêchent la descente dans le bas du U : la voix du jugement, la voix du cynisme, la voix de la peur. La plupart des individus, organisations et systèmes sont tiraillés entre ces deux champs. Et les espaces de dialogue public — médias, réseaux sociaux — fonctionnent aujourd’hui comme de gigantesques amplificateurs de l’absencing.

La question que Scharmer pose est celle que je me pose depuis vingt ans sans avoir eu les mots : comment créer un mécanisme capable d’amplifier le cycle du presencing ?

Holding the space — femme assise seule dans un espace industriel vide, rayon de lumière

Et Scharmer lui-même a fait ce chemin. Pas seulement en pensée — dans sa chair.

L’expérience fondatrice de la Théorie U est un incendie. La maison familiale des Scharmer brûle. Le jeune Otto regarde tout ce qu’il a toujours connu disparaître. Et dans cette perte totale, il découvre un « Je » plus vivant — un soi qui n’a besoin d’aucun support extérieur pour être. Le grand-père, devant les cendres, ne regarde pas ce qui a été détruit. Il regarde le futur émergent. Non pas le passé perdu, mais ce qui demande à naître.

De cette expérience, Scharmer tire le processus en U — trois mouvements qu’il emprunte à l’économiste Brian Arthur : observer, observer, observer — se connecter aux lieux à haut potentiel. Rentrer en soi — laisser émerger la connaissance intérieure. Prototyper — agir à partir de ce qui émerge sur le moment. Et il enrichit ces trois mouvements en sept étapes, de la jambe descendante à la jambe montante : downloading, voir, sentir, presencing, cristalliser, prototyper, développer. Chaque étape franchit un seuil d’ouverture — l’esprit, le cœur, la volonté.

Francisco Varela, le neuroscientifique chilien, lui confirme la structure intérieure de ce mouvement. Trois gestes : suspendre les schémas habituels. Rediriger l’attention de l’extérieur vers l’intérieur — se pencher sur la source des processus mentaux plutôt que sur un objet d’étude. Et lâcher prise — un geste requérant une grande légèreté. Varela ajoute une chose décisive : « Tout l’enjeu, après avoir suspendu les pensées, est d’accepter qu’il ne se passe rien. Se maintenir à cet endroit est la clé. »

Se maintenir à cet endroit. C’est exactement le holding the space. Et c’est exactement ce que je fais depuis vingt ans dans les projets. Créer un espace où les équipes sortent du conceptuel — le jargon, les postures, les abstractions qui ne veulent rien dire — pour parler de leur vécu réel. Et quand elles y arrivent, la livraison se débloque. Pas parce qu’on a trouvé la bonne méthode. Parce qu’on est revenu au réel.

Joseph Jaworski, co-fondateur du travail avec Scharmer, l’a dit autrement : « Le vrai pouvoir consiste à identifier les schémas qui se forment et à s’y ajuster. » Non pas imposer, non pas contrôler — s’ajuster. Épouser ce qui est. La présence vécue.

Car au fond du U, au moment du presencing, il se passe quelque chose que Scharmer décrit ainsi : la frontière entre observateur et observé se dissout dans l’espace pour laisser le futur émerger. L’ancien est lâché, le nouveau n’est pas encore là, et dans cet entre-deux — dans ce rien — tout devient possible. Mais avant l’apparition du nouveau, il faut toujours franchir un subtil seuil intérieur. Scharmer note que ce seuil ressemble à une petite mort. Leith, la racine indo-européenne du mot leadership, signifie « aller de l’avant », « franchir le seuil » — ou « mourir ». Le leadership, au sens le plus profond, consiste à changer l’espace intérieur à partir duquel nous agissons.

C’est la même traversée. Toujours la même. La présence qui se découvre dans l’épreuve du vécu. Pas la présence qui fuit le vécu — la présence qui l’épouse.

Trois mouvements, donc, en un seul.

Un mouvement personnel : sortir de la hiérarchie entre présence et vécu. Accepter que l’ivresse des profondeurs était une fuite, et que le sahaja de 1993 avait déjà dit la vérité — l’unité se tient dans le vécu, pas en dehors.

Un mouvement philosophique : la périchorèse comme structure de l’être. Ni monarchie de la présence, ni monarchie de la conscience, ni monarchie du vécu. Inhabitation mutuelle.

Un mouvement professionnel : la présence vécue comme ce que Kâ apporte dans les organisations. Pas une méthode. Pas un coaching. Un espace où l’on revient au réel tel qu’il se donne.

Et ces trois mouvements ne sont pas trois choses différentes. Ils sont trois visages de la même réalité. Comme la présence, la conscience et le vécu. Comme le Père, le Fils et l’Esprit.

La présence vécue.

← 16 avril 2026